03/03/2008

Encres. Vernissage de La Machine Infernale (illustrations sur les textes de Stéphane Mansy)

Denys Louis Colaux présente Sandro baguet

Baguet se donne à voir

Il y a désormais une vingtaine d'années que je connais Sandre Baguet et nous sommes depuis ce temps liés par un profond sentiment d'amitié et de respect. Par trois fois déjà, j'ai convoqué son talent. Ses œuvres partagent avec mes poèmes les recueils poétiques de La Baleine morte et des Tropiques de l’Unicorne, ses compositions habillent les quatre nouvelles qui forment l'ouvrage intitulé A quatre épingles. Cette collaboration régulière signe, me semble-t-il, une reconnaissance mutuelle.

J'ai toujours connu Sandro mobilisé par un très intègre sentiment de justice sociale. J'ai reconnu en lui quelqu'un de chevaleresque, habité par un idéal militant, un humanisme de gauche, une infatigable conscience de citoyen du monde. Et j'aime que cette constance dans l'engagement ne l'ait jamais réellement mis à l'abri de l’inconfort du doute.

Il y a chez lui, associée à la nécessité d'entrer en action, une densité humaine, une touchante modestie parfois un peu encombrante, une poignante vibration, un remarquable trouble existentiel qui me le rendent très précieux (...)

Toutefois, ce grand bosseur impénitent, toujours sur la braise d'un projet, ayant à tout instant une omelette socioculturelle sur le gaz ou un chah d'Iran à fouetter, n'est pas exempt de reproches. Si, pour la cause, il ne regarde jamais à la dépense d'efforts, je n'ai jamais cessé de lui reprocher la nonchalance avec laquelle il traite son talent de graphiste, de peintre et de dessinateur. En matière d'art, jugeant peut-être plus urgente sa présence sur le terrain social, il ne s'est hélas jamais comporté en stakhanov. Je le regrette car il me semble que le talent lui a fixé des rendez-vous auxquels il ne se présente pas assez souvent. Le reproche est affectueux mais c'est un vrai reproche. C'est le reproche de quelqu'un qui croit que l'art est aussi une présence au monde, aussi une manifestation subjective, un engagement.

Toutefois, aujourd'hui, Sandro consent à sortir de sa léthargie pour exposer une petite partie de son imagier. Et cet imagier nous révèle une part obscure de son être, sa part tourmentée. A l'abri de la stricte lencres2005isibilité des mots, il laisse apparaître des visions contrastées, déchirées, terriblement sensibles. Ce qu'il nous montre alors assortit dans la composition une sympathie pour l'être, une empathie avec sa douleur, un troublant mélange de grâce et de difformité, un cri d'effroi, une lucidité et une clairvoyance prises dans une pâte de ténèbres.

On y voit errer l'être solitaire, le monstre humain, l'ange déçu, l'ange déchu et abasourdi par sa déchéance, la beauté de la femme, l'indécence de la chute, la terrifiante banalité du désastre remarquablement fixée sous la forme d'un démon qui bâille aux cotés d'une vieille prostituée au visage douloureux.

encres20051Un y voit la gueule hallucinante d'un déporté de la vie dont le front est frappé d'un infamant code-barre. Cette ahurissante gueule voyage entre un cadavre baudelairien, une image surréaliste et un pamphlet politique. Peut-être que l'œuvre permet à Sandro de fourrer dans son agencement quelque chose de complexe qui fait coexister toutes ses forces vives et ses détresses. Peut-être que l'œuvre permet à Sandro l'aveu d'une préoccupation poétique impossible à normer, à organiser en discours, à démêler en lignes claires et précises. Dans cette œuvre, je repère comme une noirceur romantique, un sens de la caricature terrible et détonante et malgré tout infiniment poignante, un goût d'esthète souvent marqué par l'académie féminine comme menacée par un décor informe et inquiétant, une expression violente de la laideur comme rehaussée par une sorte de compassion.

encres20052Les monstres de Sandro ne sont jamais tout à fait laids, ils ne sont pas conçus pour nous faire fuir. Ils nous touchent aussi par leur vulnérabilité, par leur dénuement, par leur accablement, par leur aveu d'impuissance, par la façon dont une certaine fatalité semble s'acharner sur eux. Ce sont des monstres très humains. Tous semblent reprendre, sans plus rire cette fois, le mot ultime de Villiers de l'Isle-Adam sur son lit d'agonie : « On s'en souviendra de cette planète ! ». Il y a que cette main qui représente les monstres reste une main tendue.

Ce que peut être le militant Baguet ne trouve pas l'occasion de dire, l'œuvre le manifeste. L'œuvre descend dans le puits sans fond des fantasmes et des effrois, dans les flux et les reflux de l'âme humaine, ses splendeurs, ses misères, ses catastrophes. L'œuvre dit les feux et les encres20054froids polaires de l'artiste, sa foi trop souvent retenue dans les vertus de l'art. L'œuvre de Sandro, dont j'espère vivement le développement, exprime, à l'instar de ce portrait traversé d'une broussaille d'obliques multicolores, l'ardent buisson dans lequel se consument pour renaître aussitôt les visions, les obsessions, les éblouissements et les magmas d'un homme toujours présent au monde et parfois résolu à des exercices de spéléologie dans ses propres abîmes ou à des entreprises d'ascension dans ses alpes secrètes. Avec ceci qui me paraît d'ores et déjà esquissé et tout à fait capital : il existe, au-delà des lois de la géométrie, des points de jonction et de ralliement entre l'enfoui et l'aérien.

Pour toutes ces raisons, il faut longtemps regarder les compositions de Baguet et exiger de lui qu'il reprenne la route, qu'il creuse ses galeries, investisse ses couloirs aériens et persiste dans la voie de cette torsion des lignes et de cette attaque en règle des perspectives, des cloisonnements et des conventions. J'attends de lui qu'il s'aventure dans ce qu'il a ébauché : un bouleversant et incertain portrait de l'être pris et malmené dans ses enchevêtrements, ses lumières et ses blocs de nuit.

Pour mon ami Baguet, en guise d'encouragement et de soutien tout autant qu'en signe d'approbation sans réserve, je redis la très lumineuse sentence de Breton : « La beauté sera convulsive ou ne sera pas ».

09:15 Écrit par SB dans les encres | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

Commentaires

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Écrit par : Josephina | 10/07/2013

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